Guide de Mongolie
"Deux jours plus tard, pendant que tombait à verse l'une des pluies assommantes de la grande rétrospective pluviale de cet été-là, le facteur, tout trempé, m'a apporté une lettre et, après avoir vidé d'un trait le verre d'eau-de-vie que je lui ai offert, est allé au vestiaire pour se changer, car il n'était qu'un figurant. Même l'eau-de-vie n'était que de l'eau ordinaire. J'ai reconnu tout de suite l'écriture régulière de mon ami. Tout mort qu'il était, ses lettres continuaient de parvenir à leurs destinataires. Quelle efficacité stérile ! Je n'étais pas pressé d'ouvrir l'enveloppe; qu'est-ce qu'un mort pouvait bien avoir à me dire ? J'essayais de deviner le nom de la pluie. Sans succès. Il en est des pluies comme des femmes : impossible d'apprendre le nom des plus belles, des plus bouleversantes, aperçues un instant en passant.
Mais on ne peut atermoyer indéfiniment, et j'ai déchiré l'enveloppe.
Je ne commencerai pas par le conventionnel Cher etc. La seule idée d'écrire une lettre avant de me suicider me dégoûte au plus haut point, mais ceci n'est pas une lettre d'adieu; on pourrait plutôt dire que c'est une lettre d'affaires. Et puis, je compte sur l'indolence habituelle de la poste. Je suis sûr que bien du temps va passer avant que ceci ne te parvienne, et je serai alors déjà à l'abri, sous terre.
En un certain sens, je ne me suiciderai même pas. Selon ta doctrine, ma mort aurait de toute façon eu lieu le jour de mon suicide (cela, au moins, n'a rien de difficile), mais je veux la devancer un peu, la forcer à se précipiter, à laisser quelque affaire en suspens pour venir m'achever. Je t'écris ces lignes car il y a des choses qu'on ne peut dire qu'une fois mort, et je le suis, à juste titre. Ce n'est pas que la vie me soit devenue insupportable; elle l'est depuis toujours, comme pour tout le monde, mais malgré tout ce qu'elle a d'insupportable, je n'ai jamais eu envie de me suicider et j'ai pris la décision de le faire pour des motifs platoniques : j'aurais pu endurer encore une cinquantaine d'années de cette vie sans gémir, et c'est cet état d'abrutissement qui m'a incité à mettre fin à mes jours."